Violences sexuelles et image de soi :
- Priscilla Gissot

- 21 avr.
- 5 min de lecture
Ce que j’entends dans mon studio, bien plus (trop) souvent que tu ne l’imagines
(Note: Les photos de cet article ne sont pas en lien avec le sujet et ne sont que de l’illustration)
Si tu savais le nombre de femmes que j’ai rencontrées en séance qui, à un moment donné, me parlent des violences sexuelles qu’elles ont subies, que ce soit des viols, de l’inceste, des agressions ou parfois simplement des paroles répétées qui ont abîmé profondément le rapport à leur corps et à leur image, au point de créer chez elles des protections très fortes, presque rigides, qui se voient dans leur posture, dans leur manière de se tenir, de respirer, de se montrer ou de se cacher, et aussi dans ce que le corps garde, ce qu'il devient, ce qu'il camoufleoou protège.
Ces femmes ne viennent pas toujours pour ça au départ, elles viennent pour des photos, pour se voir autrement, pour reprendre confiance, et puis au fil de l’échange quelque chose se dépose, parce que le corps parle avant même les mots, et que derrière une difficulté à se regarder il y a souvent une histoire où le corps a été envahi, jugé, utilisé ou réduit à quelque chose qui ne lui appartenait pas.

1. Quand le corps devient coupable à la place de l’agresseur
Ce que je constate de manière très concrète, c’est que beaucoup de femmes finissent par porter une forme de responsabilité qui n’est pas la leur, comme si leur corps avait déclenché quelque chose, comme si leur physique, leur manière d’être ou simplement leur présence avait été interprété comme une autorisation, et cette confusion s’installe profondément dans leur image d’elles-mêmes.
Alors elles mettent en place des protections, parfois inconscientes, parfois très visibles, qui passent par le fait de cacher leur corps, de le durcir, de le contrôler ou au contraire de s’en détacher complètement, et ces mécanismes ne sont pas là par hasard, ils sont là pour survivre, pour éviter de revivre quelque chose, pour garder une forme de sécurité, même si cette sécurité les coupe d’elles-mêmes.
Le problème, c’est que ces protections finissent aussi par enfermer, parce qu’elles maintiennent la personne dans un état de vigilance permanente, dans un mode survie, et dans cet espace-là il devient très difficile de se sentir libre, légitime, ou simplement bien dans son propre corps, il n'est pas simple de s'autoriser à s'en libérer ni à poser les mots..

2. Mon travail : redonner une place juste au corps et à l’image de soi
Mon travail ne consiste pas à réparer ni à soigner au sens thérapeutique, mais à accompagner une femme à retrouver une relation plus juste avec son image, à lui permettre de se voir autrement que par le prisme de ce qu’elle a vécu ou de ce que les autres ont projeté sur elle.
Concrètement, cela passe par le fait de rappeler quelque chose de fondamental que beaucoup ont oublié ou n’ont jamais intégré : elle n’est pas responsable de ce que l’autre a cru comprendre, ni de ce que l’autre s’est autorisé à faire, ni de ce que l’autre a décidé de prendre, et cette remise à sa place de la responsabilité change déjà profondément la manière dont elle peut se regarder.
Il y a aussi ce travail plus subtil qui consiste à réconcilier l’enfant qui a vécu quelque chose de violent avec la femme qu’elle est devenue, parce que très souvent l’enfant a intégré une peur, une honte ou une culpabilité qui continuent d’exister dans le corps adulte, et tant que ces deux parties ne se reconnectent pas, le corps reste un lieu de tension plutôt qu’un espace d’appui. Comme séparés, le corps et l’esprit ont du mal à se retrouver.
3. Lever les protections sans se mettre en danger après des violences sexuelles
Dans ce chemin, il y a une étape délicate qui consiste à autoriser la personne à relâcher certaines protections, pas toutes, pas d’un coup, mais celles qui ne sont plus nécessaires et qui aujourd’hui l’empêchent d’être pleinement elle-même, parce que ces protections qui ont été utiles à un moment donné peuvent devenir des freins si elles restent figées.
Ce que j’observe, c’est que certaines femmes se coupent de leur corps pour ne plus ressentir, d’autres le contrôlent en permanence pour éviter toute forme de vulnérabilité, et dans les deux cas il y a une forme d’auto-protection qui finit par se transformer en auto-punition, comme si le corps devait payer pour quelque chose dont il n'est pas responsable.
Amener de la douceur, de l’autorisation, remettre du choix là où il n’y en a pas eu, c’est déjà permettre au corps de respirer différemment et de ne plus être uniquement un lieu de défense.

4. Sortir le corps de la sexualisation pour le ramener à soi
Un point essentiel dans ce travail, c’est d’enlever au corps cette dimension uniquement sexualisée qui lui a été imposée, notamment sur des zones comme les seins, le ventre, les hanches ou l’intimité, qui deviennent alors des parties du corps chargées de tension, de honte ou de rejet ou parfois à l'inverse le coté sexuel y a trop de place et elles n'y voient plus que celà.
L’objectif n’est pas de nier que le corps peut être attirant, mais de lui redonner son premier rôle qui est d’être un corps pour soi, un corps que l’on habite, que l’on ressent, que l’on choisit de montrer ou non, un corps qui donne aussi du plaisir à soi en priorité... pas un corps défini par le regard ou le désir de l’autre.
Quand une femme commence à se voir dans cette dimension-là, elle sort progressivement de cette confusion entre être vue et être prise, entre être belle et être exposée à un danger.
5. Avoir le droit d’exister pleinement sans que cela devienne une autorisation pour l’autre
Il y a une idée que je tiens à poser clairement, parce qu’elle revient souvent dans les discours des femmes que j’accompagne : le fait d’être belle, pulpeuse, attirante ou simplement présente ne donne jamais, à aucun moment, une autorisation à quelqu’un de prendre, d’imposer ou d’agresser.
Cette confusion est extrêmement destructrice, parce qu’elle pousse certaines femmes à s’éteindre, à se cacher ou à réduire leur présence pour éviter d’attirer l’attention, alors que le problème ne vient pas d’elles.
Retrouver le droit d’exister pleinement, dans son corps, dans sa féminité, dans sa présence, sans associer cela à un danger ou à une faute, fait partie du chemin de reconstruction de l’image de soi.

Je ressens une colère profonde face à toutes ces histoires, une colère liée à l’injustice et à l’impuissance, parce que je sais que ce qui a été vécu ne peut pas être effacé et que certaines traces restent et resteront toujours. Je ne peux pas faire plus que ce que je fais aujourd’hui, je ne peux pas changer le passé, mais je peux écouter, accueillir sans jugement, et accompagner à mon niveau ces femmes à retrouver une partie d’elles-mêmes, même si ce n’est qu’un début.
Parfois, ce début passe simplement par le fait d'être écouté simplement, de se voir autrement sur une image, de reconnaître quelque chose de soi qui n’est pas abîmé, pas cassé, pas perdu, et c’est à partir de là que certaines commencent à se réapproprier leur corps et leur place.













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